25/05/2006

Interview de Mahmoud Saadi, cadre politique du Mouvement du Jihad Islamique en Palestine


Interview

 de Mahmoud Saadi, 

responsable politique du mouvement du Jihad islamique

dans la région de Jénine

Mai 2006

Mahmoud Saadi vit dans la région de Jénine. Plusieurs membres de sa famille ont été assassinés. Jeune responsable dans le mouvement du Jihad islamique, mouvement ciblé par la féroce répression de l'armée d'occupation, il est sans cesse aux aguets. Il est recherché comme tous les autres militants de son mouvement. S'il a de la "chance", il sera seulement arrêté et condamné par un tribunal militaire. 


CIREPAL : Depuis les élections législatives et la victoire du Hamas, la situation politique en Palestine est bouleversée et notamment avec le conflit entre la présidence et le gouvernement. Vous avez refusé, en tant que mouvement, de participer aux élections législatives. Quelles sont les raisons de ce refus ? Et comment considérez-vous la situation actuelle ?

M.S. Concernant les élections, nous considérons que le conseil législatif palestinien est une structure des accords d'Oslo. C'est pourquoi nous jugeons que notre participation à cette structure ne peut modifier la situation concernant nos droits légitimes. Si nous sommes par exemple en situation minoritaire dans cette structure, nous devons approuver et suivre la politique de la majorité. Mais si nous sommes en situation majoritaire, comme l'est le Hamas aujourd'hui, les problèmes deviennent insurmontables. Que peut faire actuellement le mouvement Hamas ? Ce n'est pas Hamas qui est responsable de cette crise, mais Israël. Parce que cet Etat refuse de discuter avec tout Palestinien. Il a déjà combattu Yasser Arafat, avec la bénédiction des Etats-Unis. Puis lorsque Abu Mazen est venu, cela a été la même chose, car tout au long du règne de Mahmoud Abbas, quel pas a fait Israël ? Aucun. Les assassinats, les arrestations, les invasions se sont poursuivis. Concernant notre mouvement, nos militants sont assassinés, arrêtés, par centaines, depuis les accords du Caire. Nos militants ont été arrêtés à Bethlehem, Jénine, Ariha, Nablus, partout. Même l'Autorité a procédé à l'arrestation de nos membres, à tel point que nous avons été voir Abu Mazen pour mettre fin à cette situation.

Israël considère le mouvement Hamas comme un mouvement terroriste, et tous les membres du Hamas sont pour lui des terroristes. Avec la présence du Hamas dans l'Autorité, c'est toute l'Autorité qui devient terroriste. Il ne veut pas avoir des contacts avec quiconque. Même les personnes qu'il avait choisies, acceptées, au début, comme Yasser Arafat, il n'en a plus voulu comme partenaire. C'est à cause de cette attitude israélienne que nous jugeons qu'il n'y a rien à faire dans ces structures mises en place par Israël et que lui-même refuse.

C'est la cause de notre refus de participer aux élections du conseil législatif.
Actuellement, quels sont les résultats de ces élections ? Avec la victoire du Hamas, les problèmes internes sont apparus en surface, et nous assistons tous les jours à des conflits à Gaza, à Ramallah, entre les diverses forces palestiniennes. Les forces d'Abu Mazen ne veulent pas accepter les résultats de ces élections, et Abu Mazen est même allé jusqu'à considérer l'opération martyre menée par notre mouvement comme un acte vil. Jusque là, les opérations martyres n'avaient jamais été caractérisées par des termes aussi graves. Il a insulté les martyrs et les familles des martyrs, en parlant ainsi. Tout cela est dû au fait que les élections et le recul des forces d'Abu Mazen ont créé une situation intenable. 

Pendant ce temps, pendant que nos forces se combattent, les Israéliens poursuivent leurs invasions quotidiennes. Ils arrêtent et assassinent, et nous sommes engagés dans nos luttes internes. Nous avons eu des élections, nous avons un gouvernement, un président, un conseil législatif, mais nos mains sont liées, entièrement. 

Et il faut surtout considérer que dans ce cadre, il ne peut y avoir de paix. C'est un mensonge. Il n'y a pas non plus d'accalmie. L'ennemi ne nous laisse aucun répit. Depuis que nous avons accepté l'accalmie, depuis presque un an, ils envahissent et assassinent : les militants du Hamas, du Jihad islamique, mais aussi les militants du Fateh. Toutes les formations sont touchées par les arrestations, et cela de façon programmée. Pour eux, l'accalmie c'est qu'on accepte de se faire assassiner sans broncher.

Cirepal : Est-ce à cause de cela que vous reprenez de temps à autre vos opérations militaires ?

M.S. Nous avons expliqué les raisons qui nous poussent à entreprendre des actions militaires contre l'occupant. Tous les jours, les forces de l'occupation envahissent nos terres, nos maisons, nos champs. Tous les jours, elles pénètrent dans nos maisons et arrêtent nos fils, nos filles, nos soeurs, nos frères, tous les jours, elles nous humilient dans nos maisons et sur les routes. Les forces de l'occupation font ce qu'elles veulent. Personne ne les empêche d'agir. Mais lorsqu'une opération est menée à Tel Aviv ou Khudayra, le monde semble ému. Pourquoi ? Par nos opérations, nous voulons attirons l'attention du monde et lui dire qu'une calamité quotidienne et programmée pèse sur nous. Et lui montrer aussi que nous n'avons pas les moyens de résister. Quels sont nos moyens ? Des revolvers ? Des fusils ? Ce sont nos moyens en Cisjordanie. Nous n'avons rien d'autre. Nous utilisons nos corps pour expliquer au monde ce qui se passe ici, dans notre pays.

Ils parlent de civils. Par les seuls moyens qui nous restent, comment ne pas toucher les civils ? Mais les civils palestiniens, n'existent-ils pas ? Des femmes, des enfants, des vieillards, les malades et les handicapés, ce ne sont pas des civils ? Tous les jours, les forces de l'ennemi sioniste sont là et commettent les pires crimes, mais personne ne voit ou n'entend nos civils.

Cirepal : Concernant les civils, certains affirment que si les opérations visaient plutôt l'armée de l'occupation ou les colons, comme vos opérations au début de l'Intifada, l'opinion internationale serait peut-être moins hostile ?

M.S. Nous n'avons pas les moyens d'agir comme agit un Etat. Au début de l'Intifada, nous avions les moyens de toucher les bus des militaires, et nous l'avons fait, en privilégiant les cibles militaires. Mais actuellement, nous sommes encerclés et nous n'avons pas les moyens d'étudier et de mettre au point des cibles de ce genre. Mais l'ennemi sioniste, l'Etat super équipé de moyens militaires, ne tue-t-il pas nos civils ? Puis, nous considérons la société israélienne comme militarisée, dans son ensemble. Depuis 58 ans, depuis la fondation de cet Etat, sur les ruines de notre société, la société israélienne est militarisée. Les Israéliens âgés et moins âgés ont participé et ont commis leurs crimes et leurs guerres contre notre peuple. Mais il ne faut pas considérer que c'est à cause de cela que nous menons nos opérations dans les lieux fréquentés. Mais c'est surtout parce que nous n'avons pas les moyens de mener des actions militaires ciblées. Que ceux qui critiquent nos opérations, mettant en avant les civils, qu'ils nous donnent des armes. Que ceux qui nous critiquent ou nous dénoncent, nous donnent des armes, des chars, des avions. Et puis, ensuite, qu'ils nous jugent si nous commettons une seule action touchant des civils. Quand nous aurons des chars face à leurs chars, des armes aussi puissantes que les armes qui nous tuent, nous saurons cibler. Aujourd'hui, comme tous les jours, je regarde autour de moi, et quelle est la situation ? Les soldats sont entrés dans le camp, ils ont tué, ils ont arrêté des jeunes, ils ont humilié des familles en les faisant sortir au milieu de la nuit de leurs maisons. Qu'avons-nous à leur opposer ? De vieux fusils. Mais nous les prenons quand même, même en sachant que nous n'avons aucune chance, nous résistons avec ces armes, car dans tous les cas, ils nous massacrent, autant leur opposer une résistance. 

Au lieu de mourir dans ma maison, je prends la défense de ma famille et de mon peuple, et j'organise ma mort. Nous ne pouvons pas protéger nos familles, les Israéliens rentrent dans nos maisons, comme ils le souhaitent. C'est cela qu'on nous demande d'accepter ? C'est pour les laisser faire que nous devons proclamer une accalmie ? Il nous faut oublier nos martyrs, il me faut oublier mes frères martyrs, les 25 membres de ma famille assassinés ? C'est cela qui est exigé de nous ?

Cirepal : Que pouvez-vous nous dire à propos du mouvement du Jihad islamique ? Quels sont ses fondements ? Quelle a été son évolution ?

M.S. Au début des années 80, les fondateurs du mouvement, à leur tête le martyr Fathi Shiqaqi, avaient considéré que sur la scène palestinienne, deux courants principaux existaient, l'un proclamant le jidah, la lutte contre l'ennemi sioniste et l'autre, proclamant l'Islam. Les fondateurs ont considéré qu'il fallait un mouvement capable de porter les deux traditions : la lutte pour la Palestine, contre l'ennemi sioniste et la lutte pour l'Islam. C'est ainsi que le mouvement du Jihad islamique est né. Il s'est rapidement développé en mettant en avant la lutte pour les aspirations de notre peuple, dans les territoires occupés et dans l'exil. Il fallait mener la lutte contre l'occupation qui a spolié notre terre, et qui nous a expulsés. C'est dans la lutte contre l'occupation que le mouvement s'est largement développé. Des actions exemplaires ont été menées avant la première Intifada contre les forces militaires de l'occupation, et quelques mois avant le déclenchement de la première Intifada, des combattants du Jihad ont réussi à s'enfuir de prison. Nos opérations de qualité ont permis de redonner confiance à notre peuple et à lui montrer la voie de la lutte. Et dès le début de la première Intifada, notre mouvement fut férocément poursuivi et réprimé par les forces de l'ennemi sioniste. Les années 87 et 88 furent terribles. Plus tard, nous nous sommes relevés et avons développé nos actions.

Comme toutes les organisations de la résistance, nous avons subi des coups durs, mais nous nous sommes relevés. C'est la nature de notre résistance.

Cirepal : Les nombreuses campagnes d'arrestations des militants du mouvement n'ont-elles pas limité la formation des cadres ? 

M.S. Il est vrai que la féroce répression, les assassinats et les arrestations de nos dirigeants ont eu un impact. Mais la prison est un lieu de formation. Lorsque j'ai été arrêté pour la première fois et emprisonné, je me suis formé. J'ai étudié, j'ai réfléchi. Nous étions nombreux à avoir été arrêtés ces dernières années et nous avons été libérés récemment. Nous avons beaucoup appris en détention. Nous avons étudié la situation, nous sommes au courant de tout ce qui se déroule sur le terrain et dans le monde. A notre sortie de prison, nous avons commencé à organiser les gens autour de nous. Il faut savoir que plusieurs de nos dirigeants sont en prison.

Ce sont les conditions actuelles, un pays sous occupation. Nous nous organisons et agissons en fonction de cette situation.

Cirepal : une partie de la direction du mouvement du Jihad est à l'extérieur de la Palestine. Est-ce que cela a-t-il une influence sur votre décision ? Des décisions sont-elles prises à l'extérieur ? Si oui, ont-elles des répercussions, positives ou négatives, sur le mouvement à l'intérieur ?

M.S. Les décisions prises ne viennent pas de l'extérieur. Nous avons, entre la direction à l'extérieur et celle de l'intérieur, des consultations permanentes (la shura). Toute décision est discutée et élaborée en commun. Avec tout le respect que nous portons pour notre direction de l'extérieur, nous avons également, nous qui sommes sur le terrain, notre opinion et mot à dire. De plus, le fait qu'une partie de la direction soit à l'extérieur ne la coupe pas de la situation à l'intérieur. Nous avons de nombreux dirigeants en prison, aussi, mais nous avons des décisions communes. Les discussions et consultations sont régulières et permanentes. Il n'y a pas de décision prise uniquement par l'extérieur ou par l'intérieur. Nous, à l'intérieur, notre point de vue est très important. 

Les dirigeants à l'extérieur ont davantage de possibilité de s'exprimer, de bouger, d'entreprendre des contacts. Ici, sous occupation, nous ne pouvons pas par exemple organiser des conférences de presse, nous ne pouvons pas contacter les médias, à tout moment. Nous vivons, à certains moments, dans une semi-clandestinité car nous pouvons être arrêtés à tout moment. Ceux qui sont à l'extérieur, par contre, peuvent s'exprimer plus librement, mais eux aussi sont visés par le Mossad. 

Parfois, cependant, il peut y avoir de légères différences d'appréciation d'une situation donnée, mais cela reste très limité, et n'a pas une importance décisive.

Cirepal : Quelle est la position du Jihad islamique au sujet de l'OLP ? Pensez-vous, comme certains, que l'OLP est actuellement utilisée par l'Autorité de M. Abbas pour mettre des bâtons dans les roues du gouvernement dirigé par le mouvement Hamas ? Quelles sont vos conditions pour faire partie de l'OLP ?

M.S. Nous sommes en situation d'occupation : la terre a été spoliée, des millions de réfugiés attendent leur retour au pays. Il ne faut pas que l'OLP soit un organisme qui gère les territoires occupés au profit de l'occupant. Il est nécessaire que les forces politiques s'entendent pour élaborer un programme de lutte pour la libération.

Cirepal : le Fateh dirigé par Abu Mazen a rattaché l'OLP à l'Autorité palestinienne. De votre côté, pensez-vous qu'elle doit être un organisme indépendant ?

M.S. Les responsables de l'Autorité se sont accaparés l'OLP car ils ont, suite aux élections, perdu le gouvernement. Ils essaient d'agiter l'OLP contre le gouvernement. Actuellement, ils essaient de donner toutes les prérogatives à Abu Mazen alors qu'avant, ils ont tout fait pour donner les prérogatives au chef du gouvernement précédent au temps du président Arafat, qui était aussi Abu Mazen. Avant, ils luttaient pour que toutes les prérogatives soient entre les mains du premier ministre, maintenant, ils veulent tout arracher du premier ministre. Les choses sont claires pour le peuple, tout le monde comprend ce qui se passe et la signification de ces luttes internes. Ils ont été surpris par la victoire du Hamas aux élections législatives car ceux qui ont voté pour le Hamas dépassent largement l'audience acquise du Hamas. Mais c'est ainsi. Les gens voulaient changer de direction, changer d'équipe, en finir avec la corruption, avec le pouvoir personnel de quelques-uns. 

Concernant l'OLP, il faut reformuler une nouvelle charte, tout comme doit être recomposé le conseil national palestinien, par des élections. Toutes les formations politiques palestiniennes doivent se mettre d'accord sur les modalités de recomposition de l'OLP et de ses institutions. Pour le mouvement du Jihad islamique, l'OLP doit représenter l'ensemble du peuple palestinien, les réfugiés comme les Palestiniens de 48. L'essentiel est que l'OLP puisse faire avancer la lutte contre l'occupation, pour que notre peuple vive dignement, sur sa terre, débarrassé de toutes les humiliations.

Cirepal : S'il vous est demandé d'accepter une accalmie, dans la situation actuelle, quelle sera votre réponse ?

M.S. Sur les principes d'une accalmie, nous ne sommes pas contre, mais il nous faut regarder les faits tels qu'ils sont sur le terrain. Je peux déclarer une trêve, affirmer que je n'organise aucune opération militaire contre l'ennemi sioniste. Mais en face, acceptent-t-ils la trêve que je proclame ? Ce que nous faisons, c'est que nous proclamons des accalmies ou trêves unilatérales. Nous arrêtons nos opérations, mais l'ennemi sioniste poursuit son invasion, assassine, arrête. Nous acceptons une trêve, mais il faut qu'elle soit acceptée par l'autre bord aussi.

Cirepal : C'est-à-dire une trêve sous occupation, ou malgré l'occupation ?

M.S. Si les sionistes cessent leurs invasions, leurs agressions, leurs assassinats, oui. Nous pouvons accepter une trêve pour des mois ou des années. Elle nous permettra d'ordonner notre situation intérieure. Nous souhaitons vivement que notre peuple puisse reprendre ses forces, et vivre une vie plus ou moins normale, mais c'est l'ennemi qui ne le souhaite pas. C'est lui qui refuse la trêve. Tout au long de la période qui a suivi les accords du Caire, il a poursuivi ses assassinats et ses arrestations. Finalement, que nous soyions ou non en trêve, lui, il poursuit ses agressions. C'est sur Israël qu'il faut faire pression pour qu'il admette le principe d'une trêve ou d'une accalmie.

Cirepal : le Jihad islamique a souvent joué le rôle de médiateur lors de conflits entre les formations palestiniennes, et notamment entre le Fateh et le Hamas. Quel rôle pouvez-vous jouer actuellement pour empêcher l'explosion de la situation intérieure ?

M.S. Nous avons toujours affirmé que notre unité est importante, que nous devons tout faire pour éviter les luttes internes. Nous avons fait des efforts dans ce sens, entre le Fateh et le Hamas, et entre les diverses organisations, en partant du principe que nos luttes internes servent l'ennemi sioniste, avant tout, et que nos mouvements doivent diriger leur lutte contre l'occupation et pour la libération de notre patrie. Si le Fateh ou le Hamas sont affaiblis, qui en profite ? Notre ennemi, c'est évident.
Actuellement, la situation est très tendue dans la bande de Gaza, plus qu'en Cisjordanie, pour plusieurs raisons : l'espace restreint, la surpopulation et les problèmes sociaux (pas de travail surtout), et le blocus exercé par les forces de l'occupation. En Cisjordanie, les relations dans les villes, les camps et les villages restent plus aisés, et malgré l'occupation, la tension est moins vive. De plus, en Cisjordanie, nous faisons quotidiennement face aux invasions et aux humiliations, ce qui, non seulement limite les tensions entre nous, mais nous rapproche.



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